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La fin de la communauté internationale

La fin de la communauté internationale

La « communauté internationale », ça n’existe pas. C’est une fiction, un mirage, un fantasme qui n’anime que les esprits naïfs, disent les tenants de la realpolitik. Sur la scène internationale ne comptent que les Etats, il n’y a pas d’autorité supérieure, pas d’entité qui les dépasse. Et, parmi les Etats, les plus forts imposent leur volonté, ajoutent les realpoliticiens. La crise syrienne leur donne raison sur toute la ligne – y compris dans ce dernier et étonnant épisode de l’offre russe d’une mise sous tutelle des armes chimiques de Bachar Al-Assad.

Vladimir Poutine propose à Barack Obama : et si nous placions l’arsenal d’armes de destruction massive de la Syrie sous contrôle international ? Moscou ne soumet pas son offre à l’ONU ni au G20. Son ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, maître diplomate, téléphone à son homologue américain, John Kerry, diplomate moins aguerri. On parle entre « grands », à deux. C’est la quintessence de ce que les spécialistes en relations internationales appellent le « bilatéral » – quelle que soit la suite donnée à la suggestion russe.

Les Américains diront que Poutine n’aurait pas bougé sans la pression militaire d’Obama. Les Russes feront valoir qu’ils mènent une diplomatie constructive. L’épisode porte une leçon : l’initiative revient aux Etats, pas à la communauté internationale. Dans la tragédie syrienne, aucune des organisations censées incarner, représenter ladite communauté, en tout ou en partie, n’a accouché de l’esquisse d’une solution. Pas plus le Conseil de sécurité de l’ONU que le G20, la Ligue arabe ou l’Union européenne.

A un titre ou à un autre, chacune d’entre elles avait son mot à dire. Le G20 parce que, réunissant les grandes puissances économiques du Nord et du Sud, il est le forum le plus représentatif du monde de ce début de siècle. La Ligue arabe, première concernée parce qu’il s’agit de l’avenir de la région. L’Europe aussi, parce qu’elle est la voisine de cet Orient très proche. Enfin, le Conseil de sécurité de l’ONU, parce qu’il est, en principe, le seul compétent en matière de maintien de la paix.

Mais aucun de ces forums ne s’est révélé opérationnel : l’ONU bloquée par le droit de veto russe et chinois ; la Ligue incapable de préconiser une action quelconque ; le G20 sans ambition en la matière ; l’Union européenne divisée sur les moyens d’agir. Le tour est vite fait. Bienvenue dans le monde « multipolaire » !

On pensait que la fin de la guerre froide – la fin d’un univers bipolaire – allait donner vie à la notion de « communauté internationale ». Affranchies des blocages dus à l’antagonisme américano-soviétique, les organisations internationales multilatérales, à commencer par l’ONU, allaient prendre du muscle. Elles sauraient s’imposer aux Etats, « s’ingérer » dans leur conduite, pour faire respecter les traités, les principes et les valeurs de la Charte de l’ONU – paix, droits de l’homme et de la nature !

DES ÉMERGENTS ULTRA-SOUVERAINISTES

Il n’en est rien. Dirigé par Gilles Andréani et Pierre Hassner, un ouvrage collectif admirable, tout juste réédité et fort opportunément intitulé Justifier la guerre ? (Presses de Sciences Po, 486 pages, 25 euros), explique pourquoi. Cela tient largement au changement des rapports de force sur la scène internationale. Même si les Etats-Unis restent une superpuissance sans égale, l’Occident a perdu de sa superbe et de sa prépondérance. Le quasi-monopole de sa puissance économique et politique – voire, demain, militaire – est battu en brèche par les pouvoirs émergents. Or l’ensemble de ces pays-là (Chine, Brésil, Indonésie, Mexique, Inde, etc.) rejoint la doctrine russe sur un point-clé de la vie internationale : pas d’ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat.

Ils sacralisent le principe de la souveraineté absolue des Etats, qui figure à l’article 2, paragraphe 1 de la Charte de l’ONU. Ils s’y accrochent pour démolir autant que possible toutes les initiatives occidentales prises au lendemain de la guerre froide et destinées – leçons du Rwanda et d’autres massacres collectifs – à instaurer un droit d’ingérence dans les affaires d’un Etat qui tyrannise son propre peuple. Pas question d’y déroger : pour eux, le respect de la souveraineté des nations prime sur celui de l’interdiction de l’arme chimique, autre norme internationale !

Le régime syrien, libre d’avoir des alliances militaires avec la Russie et l’Iran, a toute latitude pour écraser la rébellion. Seul le Conseil de sécurité peut en décider autrement. Mais, là, la Russie veille, armée de son droit de veto et soutenue par la Chine : l’une et l’autre veulent tuer dans l’oeuf toute jurisprudence qui pourrait un jour leur être appliquée.

Souvent ex-colonies ou ex-dominés, les émergents sont aussi des ultra-souverainistes. Tant pis, relève Pierre Hassner, si les menaces d’aujourd’hui – prolifération, terrorisme, climat – se moquent des frontières de la souveraineté. Les émergents doutent des motifs au nom desquels les Occidentaux font la promotion de l’ingérence ; ils subodorent volontiers quelque velléité néocolonialiste ou néoimpérialiste. Vue de Delhi, de Brasilia ou de Pékin, l’ingérence pose une question : au nom de quoi, de quel mandat, les Occidentaux – dans le cas syrien, Washington et Paris – s’autorisent-ils à faire respecter par la force telle ou telle norme internationale ?

Mais qui, sinon eux ? Les émergents n’ont pas de réponse. Ils ne proposent rien. Ils ne veulent pas prendre de risques. L’obsession de la souveraineté les paralyse. Elle mine la notion de communauté internationale.

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